[Édito] Éducation : Quand l’État semble tourner le dos aux apprenants et enseignants des localités enclavées
Au Gabon, comment parvient-on à demander à un élève de réussir au baccalauréat lorsque les conditions nécessaires à son apprentissage ne sont pas réunies durant l’année scolaire ? Dans plusieurs localités enclavées du pays, il manque véritablement d’enseignants. Dans le cas de Mékambo, dans la province de l’Ogooué-Ivindo par exemple, cette question prend une dimension concrète au regard de la situation du lycée Mohammad Mouapa Beotsa actuellement.
Pour cette rentrée scolaire 2026-2027, cet établissement, qui accueille environ 1 500 élèves, ne dispose d’aucun enseignant d’histoire. La physique repose sur un seul professeur, les mathématiques sur deux, le français sur un seul et l’économie sur un seul également, selon les informations recueillies. Plus préoccupant encore, les élèves actuellement en terminale n’auraient pas suivi de cours de français depuis la seconde. Si cette situation concerne l’ensemble de ces élèves, c’est une partie importante de leur parcours scolaire qui se trouve ainsi fragilisée à l’approche de l’examen.
Comment espérer alors garantir l’égalité des chances lorsque des candidats sont appelés à affronter les mêmes épreuves nationales sans avoir bénéficié du même encadrement pédagogique ? L’élève de Mékambo n’a pas moins de droits que celui de Libreville. Pourtant, leurs conditions d’apprentissage peuvent être radicalement différentes.
À ce déficit d’enseignants s’ajoute une autre réalité, moins visible, mais tout aussi préoccupante : le sentiment d’injustice exprimé par certains personnels qui exercent dans les localités éloignées.
Chaque année, pour les besoins du baccalauréat, des enseignants venus de Libreville sont mobilisés comme membres des secrétariats ou harmonisateurs dans les centres d’examen de l’intérieur du pays. Dans le même temps, certains enseignants qui ont assuré les cours pendant toute l’année dans ces zones ne sont convoqués à aucune de ces missions. Une situation qui nourrit incompréhension, frustration et découragement chez ceux qui affrontent quotidiennement les difficultés liées à l’éloignement.
Il ne s’agit pas de contester la nécessité de mobiliser des personnels compétents pour garantir le bon déroulement des examens. Le baccalauréat exige de la rigueur, de l’impartialité et une organisation adaptée. Mais une interrogation demeure : selon quels critères les missions sont-elles attribuées, et quelle place accorde-t-on aux enseignants qui connaissent les réalités des établissements concernés pour y avoir travaillé toute l’année ?
Peut-on durablement demander aux enseignants de servir dans les zones les plus difficiles sans leur garantir ni des conditions de travail satisfaisantes ni une reconnaissance équitable de leur engagement ?

La responsabilité ne saurait reposer uniquement sur les personnels. L’administration doit également s’interroger sur les raisons qui rendent certaines affectations peu attractives, sur les postes qui restent vacants et sur les moyens nécessaires pour stabiliser les équipes pédagogiques. Les difficultés de logement, l’accès aux services essentiels et l’isolement professionnel sont autant de facteurs qui méritent une réponse durable.
À cet égard, la prime d’éloignement annoncée récemment en Conseil des ministres suscite des attentes légitimes. Les enseignants affectés dans les localités reculées espèrent désormais que cette mesure se traduira rapidement par des dispositions concrètes, avec des modalités d’application clairement définies. Une annonce ne suffit pas à retenir les enseignants sur le terrain : encore faut-il que l’engagement soit suivi d’effets.
L’urgence est double. Il faut renforcer sans délai les équipes pédagogiques du lycée Mohammad Mouapa Beotsa afin que les élèves puissent bénéficier des enseignements qui leur manquent. Il faut également instaurer une gestion plus transparente des missions d’examen et reconnaître, par des mesures concrètes, le travail des enseignants qui assurent leur service dans les zones difficiles.
Car le problème de l’école gabonaise ne se résume pas à la tenue des examens en fin d’année. Il commence en septembre, dans les salles de classe, lorsque des élèves attendent un professeur qui ne vient pas et que des enseignants tentent de remplir leur mission malgré des conditions éprouvantes.
L’école ne peut pas réclamer des résultats aux élèves tout en les privant des moyens d’apprendre. Elle ne peut pas davantage exiger le dévouement des enseignants de l’intérieur sans leur offrir la reconnaissance et les conditions de travail auxquelles ils peuvent légitimement aspirer.
À Mékambo comme ailleurs, l’égalité des chances doit cesser d’être un principe proclamé pour devenir une réalité vécue, aussi bien par les élèves que par ceux qui leur transmettent le savoir.